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Décryptage

CPL-Hezbollah : du mariage religieux à l’union libre...

CPL-Hezbollah : du mariage religieux à l’union libre...

Le 6 février 2006, poignée de main historique entre Hassan Nasrallah et Michel Aoun dans l’église Mar Mikhaël à Chiyah, lieu hautement symbolique. Photo d’archives

Dans les locaux plus ou moins discrets des responsables du Hezbollah au cœur de la banlieue sud, les réunions se suivent à un rythme intensif. En plus de tous les dossiers urgents qui sont en train d’être étudiés – et qui vont des développements régionaux en Irak, au Yémen et en Syrie, aux prochaines élections américaines et à la formation du gouvernement –, il en est un qui intéresse particulièrement les dirigeants du parti et auquel ils accordent une attention particulière : la relation avec les chrétiens.

Le 6 février 2006, date de la conclusion officielle de l’entente de Mar Mikhaël, à travers une réunion entre le général Michel Aoun, alors chef du bloc du Changement et de la Réforme, et le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, les deux parties estimaient avoir signé une alliance de longue durée qui devrait durer pour les générations à venir. Il faut préciser que l’entente de Mar Mikhaël a été le fruit de longues négociations entamées au cours de l’été 2005, après la conclusion de l’accord quadripartite en mai de la même année entre Amal, le Hezbollah, le courant du Futur et le Parti socialiste progressiste qui avait permis au camp du 14 Mars d’obtenir, un mois plus tard, la majorité parlementaire aux élections législatives dont le CPL avait été sciemment écarté. Mais cela n’avait pas empêché la formation aouniste de réaliser « un tsunami » (selon le mot du leader du PSP Walid Joumblatt) dans ces mêmes élections.

L'édito de Issa GORAIEB

Mariage de déraison

Dans une décision inattendue, mais longuement réfléchie, le général Aoun avait donc demandé à Gebran Bassil, accompagné de Ziad Abs (qui a, depuis, pris ses distances avec le CPL et son chef), d’entamer des négociations avec le Hezbollah pour aboutir à une entente sur des bases claires. À cette époque-là, une telle démarche était considérée comme ayant peu de chances de réussir, car le Hezbollah qui avait appuyé la tutelle syrienne semblait aux antipodes des positions du CPL. Mais au rythme de plusieurs réunions par semaine, avec notamment Ghaleb Abou Zeinab alors en charge du dossier des relations avec les chrétiens au sein du Hezbollah, les deux parties ont réussi à trouver des terrains d’entente et des points communs pour finir par dégager une vision commune du Liban. Les milieux politiques et populaires internes n’avaient pas au départ pris au sérieux cette entente, la considérant comme une tentative du CPL de briser son isolement politique. Mais ils ont dû rapidement déchanter. L’entente a résisté aux critiques au cours des premiers mois avant de se consolider lors de la guerre de juillet 2006, Michel Aoun ayant alors donné des instructions à ses partisans d’accueillir à bras ouverts les déplacés chiites du Sud. Plusieurs centaines de milliers de personnes se sont ainsi réfugiées dans les régions à majorité chrétienne dans le Mont-Liban, et ce qui aurait pu être une source de frictions, notamment confessionnelles, est devenu le ciment d’une nouvelle unité nationale.

À partir de cette année et jusqu’en 2014, l’entente est devenue une réalité politique et populaire et était même considérée comme l’alliance la plus solide dans une scène libanaise mouvante. De 2014 à 2016, le Hezbollah a été accusé par ses détracteurs d’empêcher le déroulement de l’élection présidentielle, après l’expiration du mandat du président Michel Sleiman en mai 2014, pour assurer l’élection du général Aoun, malgré l’opposition de son allié Nabih Berry. Le 31 octobre 2016, Aoun est donc devenu président de la République, certes grâce à l’appui du chef du courant du Futur et celui des Forces libanaises, mais surtout grâce à celui du Hezbollah.

Les premières frictions

Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, c’est à partir de ce moment que les premiers tiraillements entre le CPL et le Hezbollah ont commencé à apparaître. Pendant les deux premières années du mandat, ils sont restés discrets, mais à partir des élections législatives de 2018, ils ont commencé à apparaître au grand jour. Dès lors, les secousses se sont multipliées, mais à chaque fois, les deux parties s’empressaient d’affirmer qu’en dépit des divergences, l’entente restait solide. C’est surtout à partir du déclenchement du mouvement de contestation le 17 octobre 2019 que les deux bases populaires ont commencé à s’éloigner l’une de l’autre. Pour certains observateurs, c’est comme si face à l’ampleur de la grogne populaire, chaque partie cherchait à s’en sortir toute seule. Prise pour cible par les protestataires, la base populaire du CPL a commencé à se sentir abandonnée par le Hezbollah à qui elle reprochait notamment les revers essuyés par le mandat présidentiel au niveau de la lutte contre la corruption. Certains membres du CPL allaient même jusqu’à dire avec amertume : à chaque fois que nous le sollicitons, le Hezbollah choisit son allié, le président de la Chambre Nabih Berry... De plus, au sein de la base de la formation aouniste, le sentiment d’avoir payé le prix fort pour cette alliance avec le Hezbollah sans en avoir retiré les bénéfices escomptés a commencé à s’exprimer. Cette impression est devenue plus perceptible depuis que les menaces de sanctions américaines ont commencé à peser sur le chef du CPL, Gebran Bassil. Entre le sentiment d’un isolement international et les critiques des manifestants libanais, la base du CPL ne cachait plus une certaine désillusion à l’égard du Hezbollah, accentuée par des rumeurs sur une baisse de sa propre popularité. De son côté, la base du parti chiite se sentait blessée par les critiques adressées au Hezbollah par le CPL. C’est vrai que ce parti a un ordre de priorités différent, notamment le refus de tout conflit au sein de la communauté chiite, mais sa base populaire estimait qu’il était resté fidèle à l’entente de Mar Mikhaël, et à chaque fois qu’il le pouvait, il n’a cessé d’appuyer les demandes du CPL, tout en déployant de nombreux efforts pour rétablir les ponts entre ce parti d’une part et le mouvement Amal et les Marada de l’autre. Mais à chaque fois qu’un pas était franchi dans cette direction, les conflits réapparaissaient, et tout était à refaire.

Une certaine liberté

Dans ce contexte de crise interne et de pressions internationales, le Hezbollah et le CPL continuent à affirmer que l’entente de Mar Mikhaël n’est pas mise en cause, mais chacune des deux formations souhaite désormais prendre une certaine liberté par rapport à l’autre. Selon le mot d’un politicien chevronné, il ne s’agirait plus entre eux d’un mariage religieux, mais d’une union libre... Pour le CPL, il s’agit de préserver l’entente, tout en prenant une certaine distance par rapport au Hezbollah, ne serait-ce que sur certains dossiers internes. Pour le Hezbollah, il s’agit de préserver l’unité chiite, mais également l’entente de Mar Mikhaël, tout en cherchant à élargir l’éventail des relations avec les chrétiens, pour réduire la pression sur le CPL, qui reste toutefois le principal allié chrétien du Hezbollah.

C’est pourquoi, dans les salles de réunion du Hezbollah, les rencontres se multiplient pour réfléchir au moyen de ne pas braquer les chrétiens. Un des sujets discutés a porté sur la limitation des revendications pour former le gouvernement au choix des ministres chiites et au portefeuille des Finances, comme si le Hezbollah se repliait sur sa communauté alors qu’auparavant il se présentait comme une résistance nationale contre Israël... Jeudi, il n’a pas nommé Saad Hariri à la présidence du Conseil dans le cadre des consultations parlementaires contraignantes pour plusieurs raisons, dont la volonté de rester solidaire avec le CPL. Il essaie donc de rectifier le tir...


Dans les locaux plus ou moins discrets des responsables du Hezbollah au cœur de la banlieue sud, les réunions se suivent à un rythme intensif. En plus de tous les dossiers urgents qui sont en train d’être étudiés – et qui vont des développements régionaux en Irak, au Yémen et en Syrie, aux prochaines élections américaines et à la formation du gouvernement –, il en est un qui...