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Hariri s’accroche... en attendant le « grand bargain »

Sa désignation est une carte que le leader sunnite n’est pas près de lâcher, quels que soient les obstacles qu’il rencontre dans le processus de formation du gouvernement.

Hariri s’accroche... en attendant le « grand bargain »

Saad Hariri le 16 décembre dernier à Bkerké. Photo d’archives Dalati et Nohra

Depuis qu’il a été désigné Premier ministre le 22 octobre, Saad Hariri est avare de mots. Ses dernières prises de position publiques remontent à deux semaines, lors de son intervention télévisée de plus de trois heures au cours de laquelle il a souligné son intention de revenir au Grand Sérail qu’il avait dû quitter un an plus tôt sous la pression populaire. Alors qu’il peine à mettre son cabinet sur pied, que la tension avec le président Michel Aoun semble être arrivée à son paroxysme et qu’il est de plus en plus appelé au sein de son propre camp et même par certains amis, comme récemment le leader druze Walid Joumblatt, à se désister, le leader sunnite garde le silence. Malgré toutes les tentatives de le pousser à rendre son tablier, dont la dernière en date était la vidéo ayant fuité à l’initiative du camp aouniste et dans laquelle Michel Aoun le traitait de menteur, le Premier ministre désigné ne va pas déclarer forfait, répondent d’emblée ses proches à la question de savoir comment le leader du Futur compte réagir. Il attendrait ainsi les développements régionaux qui devraient débloquer la formation de son gouvernement.

Au cours des dix premières années de sa carrière politique, le chef du courant du Futur a appris à être réaliste. Les conflits qui l’avaient par le passé mis hors du jeu politique l’ont endurci, et il sait aujourd’hui que les alliances politiques sont changeantes, tout comme le contexte régional, expliquent ses proches. C’est à la lumière des développements dans la région qu’il a décidé de se déclarer comme « le candidat naturel » à la présidence du Conseil, se présentant comme « le produit de l’initiative française ». Et sa nomination est une carte qu’il n’est pas près de lâcher, quels que soient les obstacles qu’il rencontre dans le processus de formation du gouvernement, et quels que soient les délais encourus. Car, ajoute son entourage, le chef du courant du Futur est convaincu qu’il doit demeurer au centre du jeu politique pour se garder une place dans l’échiquier régional, et aussi demeurer le chef de la communauté sunnite, malgré les revers, notamment financiers, qui l’ont affaibli.

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Saad Hariri ne voulait pas l’affrontement avec le chef de l’État, assurent ces mêmes sources, et veut toujours garder les ponts ouverts avec Baabda. D’ailleurs, il n’a pas voulu se joindre aux anciens Premiers ministres et au chef du Parti socialiste Walid Joumblatt, qui l’ont approché au sujet de la formation d’un front contre le camp aouniste. Selon un ancien Premier ministre, il leur a assuré qu’il était à leurs côtés mais ne voulait pas faire partie d’un front quelconque, et qu’il poursuivrait ses tentatives de former un gouvernement.

Dans la même logique, le leader sunnite veut garder une relation pacifiée avec le Hezbollah, car il est convaincu qu’un accord irano-américain peut intervenir à tout moment à la suite de négociations avec la nouvelle administration de Joe Biden qui prend ses fonctions cette semaine. Comme il aime à le répéter, souligne-t-on dans son entourage, la solution au problème du Hezbollah sera une solution régionale. Il en a été le témoin en 2009, quand le rapprochement syro-saoudien après le sommet Assad-Abdallah en octobre de cette année à Damas s’était traduit par la mise sur pied de son cabinet d’union nationale un mois plus tard. Il en a aussi été témoin quand l’accord sur le nucléaire conclu en 2015 et le rapprochement irano-américain avaient mené à un déblocage progressif des différents dossiers dans la région. Le compromis présidentiel au Liban de 2016 s’inscrivait dans ce cadre.

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Le chef du courant du Futur reste donc certain que viendra un moment où les développements dans la région débloqueront la formation de son cabinet. En attendant, il veut rester à la tête de la communauté sunnite, surtout qu’il ne cache pas, selon ses proches, ses inquiétudes face à l’effondrement économique et financier et ses effets dévastateurs sur les différentes composantes de la société. Et il réalise que ce n’est qu’en demeurant Premier ministre et chef de cette communauté et du plus grand groupe la représentant au Parlement qu’il peut venir en aide aux couches les plus défavorisées, et redorer son blason. Aujourd’hui, il n’a pas échappé à Saad Hariri que le Hezbollah a instauré un filet de sécurité sociale pour sa communauté, par le biais de différentes institutions comme l’organisme de microcrédits al-Qard al-Hassan, la fondation Jihad al-Binaa et d’autres. Il constate également les efforts que déploie Walid Joumblatt pour la communauté druze, et la concurrence entre les formations chrétiennes pour venir en aide aux plus démunis au sein de leur communauté. La scène sunnite est la seule à n’avoir aucun projet de soutien, en l’absence de toute aide arabe, des pays du Golfe notamment, et de l’affaiblissement des organismes relevant du courant du Futur, faute de fonds.

Dans les eaux troubles régionales

En attendant le « grand bargain » entre l’Iran et les États-Unis, Saad Hariri tente également de naviguer dans les eaux troubles régionales et de s’y forger un rôle, en profitant d’une possible normalisation entre la France et la Turquie, ou entre la Turquie d’un côté et les Émirats arabes unis et l’Égypte de l’autre. Il tente, dans le même temps, de restaurer ses relations avec l’Arabie saoudite, et mise pour cela sur l’Égypte – il a demandé à être reçu par le président Abdel Fattah al-Sissi – et les Émirats. Selon des sources proches du Premier ministre désigné, au cours de sa première visite aux Émirats lors des fêtes de fin d’année, il a évoqué le sujet du contentieux avec Riyad. Assurant qu’il demeure attaché à son « arabité politique », il aurait toutefois ajouté qu’il ne peut entrer en conflit ouvert avec le Hezbollah comme le souhaiterait le royaume wahhabite, car cela mènerait à la destruction du Liban.

Dans le même temps, il a informé les responsables émiratis de sa volonté de se rendre en Turquie pour y débloquer les fonds qui avaient été gelés pour deux ans et dont il a grandement besoin aujourd’hui. Saad Hariri, qui a été reçu par le président Recep Tayyip Erdogan, a en effet évoqué la question de sa part du capital de la compagnie Turk Telekom nationalisée par l’État turc, dont le gel est venu à expiration. Selon les proches de Saad Hariri, il a pris soin d’informer les Français de cette visite, qui est intervenue également alors que les Européens tentent de débloquer les relations entre Paris et Ankara.

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Saad Hariri a également évoqué avec le président turc la situation politique et la possibilité que la Turquie apporte une aide au Liban, à quoi elle s’était déclarée disposée après la double explosion au port de Beyrouth. Ankara a un intérêt stratégique au Liban, car il espère, après la fin de la démarcation maritime avec Israël et le début de l’exploitation des ressources en hydrocarbures, que le gaz sera acheminé à l’avenir via les oléoducs turcs. Mais les Turcs ne sont pas les seuls à être intéressés par ce dossier : les Émiratis également, avec leur nouveau partenaire israélien, lorgnent la juteuse question de l’acheminement du gaz. Au cours de sa seconde visite aux Émirats arabes unis, Saad Hariri a informé les responsables d’Abou Dhabi de la teneur de ses entretiens en Turquie. Et il a affirmé à ses proches qu’il tentait d’obtenir des Émirats un don d’un million de doses de vaccin contre le coronavirus pour la population libanaise, sans attendre les importations du gouvernement. Des contacts tous azimuts car, expliquent ses milieux, il sait que la région passe par une période de grandes transformations et il ne veut pas en faire les frais à l’avenir.


Depuis qu’il a été désigné Premier ministre le 22 octobre, Saad Hariri est avare de mots. Ses dernières prises de position publiques remontent à deux semaines, lors de son intervention télévisée de plus de trois heures au cours de laquelle il a souligné son intention de revenir au Grand Sérail qu’il avait dû quitter un an plus tôt sous la pression populaire. Alors qu’il peine...