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Décryptage

Aoun-Hariri : qui veut pousser l’autre vers la sortie ?

La vidéo qui a filtré de l’entretien entre le président de la République, Michel Aoun, et le Premier ministre sortant, Hassane Diab, dans laquelle le premier traite Saad Hariri de « menteur », a occupé la scène médiatique tout au long de la semaine. Il y a ceux qui ont considéré qu’il s’agit d’une faute grave de la part du chef de l’État, qui doit être réparée par des excuses adressées au Premier ministre désigné, et ceux qui estiment qu’il ne faut pas lui accorder plus d’importance qu’elle n’en a.

Ce qui est sûr, c’est que depuis le fuitage de cette vidéo dans les médias, les contacts au sujet de la formation du gouvernement sont totalement interrompus entre Baabda et la Maison du Centre, sans qu’aucune tentative de médiation ne se profile à l’horizon.

Selon des milieux politiques relativement neutres, même si les termes utilisés par le président de la République dans cette vidéo peuvent être considérés comme désobligeants, ils reflètent en réalité une impression qui existe à Baabda et qui est basée sur le déroulement des 14 rencontres entre Aoun et Hariri depuis la désignation de ce dernier le 22 octobre 2020 pour former le gouvernement. La divulgation de la vidéo aurait donc en quelque sorte le mérite d’avoir exprimé publiquement ce qui se disait plus ou moins tout bas.

Au cours des 14 rencontres avec le Premier ministre désigné, le président Aoun avait en effet eu la nette impression que ce dernier cherchait à perdre du temps, sans aucune intention réelle de former le gouvernement. Au début, misant sur la bonne foi de Saad Hariri et sur les expériences précédentes avec lui, les proches du chef de l’État avaient estimé que la lenteur dans le processus de formation devait être probablement due à des pressions à la fois américaines et internes sur le leader du Futur. Ce dernier préférait par conséquent attendre l’élection présidentielle américaine, puis l’investiture de Joe Biden, pour que l’étau qui l’empêche d’avoir les coudées franches se desserre. Mais face à l’insistance de Saad Hariri de faire assumer au président, à son camp et surtout au chef du Courant patriotique libre Gebran Bassil la responsabilité du blocage, les milieux proches de Baabda se demandent si cette attitude ne s’inscrit pas dans un plan plus vaste, celui d’entraver les deux dernières années du mandat de Michel Aoun soit pour le pousser à démissionner, soit pour faire monter la grogne contre lui. De la sorte, à la fin du mandat, le président ainsi que le CPL n’auraient plus aucune assise populaire. Selon cette thèse, l’attitude de Saad Hariri s’inscrirait ainsi dans une volonté arabe et internationale de faire payer au président Aoun et à son camp le prix fort pour avoir été élu sans leur approbation claire (à un moment où ils étaient occupés par l’issue de l’élection présidentielle américaine de novembre 2016) et pour avoir conclu une entente avec le Hezbollah en février 2006 et avoir refusé de la défaire en dépit des demandes pressantes formulées en ce sens, bouleversant ainsi les équilibres internes et modifiant le rôle des chrétiens dans l’échiquier interne.

D’ailleurs, par crainte qu’un tel scénario se vérifie, certains proches du CPL seraient en train d’étudier les possibilités de pousser Saad Hariri vers la sortie, soit de son propre chef, soit par le biais du retrait du mandat qui lui a été donné par le Parlement, dans le cadre des consultations parlementaires obligatoires du 22 octobre, à Baabda.

Ce n’est certes pas chose facile, ni politiquement ni constitutionnellement, sachant que depuis Taëf, le Premier ministre désigné n’a aucun délai pour former le gouvernement et il n’y a aucune possibilité de l’obliger à renoncer à cette mission.

Justement, forts de cette certitude, les proches du Premier ministre désigné affirment qu’il n’a aucune intention de se récuser, même si cette mission doit lui prendre des mois, voire des années. Quant à ceux qui considèrent que la situation du pays ne permet pas une telle période de vacance au niveau de l’exécutif, ils n’ont qu’à aller se plaindre auprès de ceux qui en sont responsables, à savoir le président et son camp.

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Les milieux proches de Saad Hariri démentent totalement qu’il serait responsable du blocage et qu’il voudrait pousser le chef de l’État vers la démission. Ces mêmes milieux précisent que depuis le début, Michel Aoun et son camp ne voulaient pas de lui. Pour s’en assurer, il n’y a qu’à revoir le discours prononcé par le président à la veille des consultations parlementaires contraignantes et dans lequel il appelait les députés à réfléchir profondément avant de faire leur choix. Ensuite, une fois que les députés ont désigné Saad Hariri pour former le gouvernement, le chef de l’État et son camp n’ont cessé de multiplier les exigences et de poser des conditions, alors qu’ils s’étaient engagés à respecter, comme tous les autres partenaires politiques, les dispositions de l’initiative française qui parlait d’un gouvernement de spécialistes non politisés. Aoun et son camp croyaient ainsi, toujours selon les milieux proches du courant du Futur, que ce dernier était faible, pratiquement dépourvu de soutien régional ou international. Par conséquent, il devrait être facile pour eux soit de le contraindre à former le gouvernement qu’ils veulent, soit de le pousser vers la sortie. Mais, toujours selon les mêmes milieux, ils se sont trompés. Saad Hariri ne compte pas céder et il ne compte pas non plus démissionner. Il tiendra bon jusqu’à ce que le président et son camp reviennent à une position plus raisonnable et plus conforme aux réalités politiques. Sinon, ce sera à eux d’assumer la responsabilité du blocage et ses conséquences. Après tout, le pays est resté plus de deux ans sans président de la République pour pouvoir assurer l’élection de Michel Aoun à la tête de l’État... Il peut donc rester quelques mois sans gouvernement en fonction, pour se doter de l’équipe en mesure de le sortir de la crise. De plus, Saad Hariri s’estime fort de l’élan de solidarité sunnite (et autre) qui s’est manifesté autour de lui. Il est clair qu’aucune personnalité sunnite ne songerait à accepter d’être désignée dans les circonstances actuelles, même si de temps à autre, certains milieux politiques parlent de l’ancien Premier ministre Nagib Mikati ou du député Fouad Makhzoumi. Saad Hariri sait qu’il a la confiance des sunnites, Dar el-Fatwa et les anciens présidents du Conseil en tête, et ses récents voyages aux Émirats et en Turquie donnent une idée de ses relations à l’étranger. Par conséquent, toutes les tentatives pour le pousser vers la sortie sont vouées à l’échec.

Chacun des deux camps est ainsi convaincu que l’autre veut le pousser vers la sortie. Dans ce contexte, toute médiation devient compliquée et les Libanais n’ont d’autre choix que d’attendre...


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