Search
Search

Nos Lecteurs ont la Parole

Pour une indépendance qui tienne compte du pluralisme de la société libanaise

Chaque année, nous célébrons le 22 novembre la fête nationale de l’Indépendance du Liban. Mais l’indépendance n’a plus l’éclat et le sens qu’elle avait autrefois ! Alors que le Liban est au bord du gouffre comme l’a prévenu le ministre français des Affaires étrangères en disant que le Liban court le risque de disparaître si les réformes ne sont pas adoptées, nous nous demandons en ces temps difficiles, tout en voyant la classe politique qui est tout à fait déconnectée de la réalité nous guider vers le gouffre, si l’indépendance était pour nous une bénédiction ou une malédiction.

Si le Liban était toujours sous le mandat français, y aurait-il eu une fraude électorale sous le règne de cheikh Béchara ? La révolution de 1958 aurait-elle éclaté ? L’accord du Caire aurait-il été signé ? La guerre civile aurait-elle éclaté laissant des milliers de morts et de blessés ?

Le Liban était sous le mandat français quand il fut fondé il y a 100 ans ! Des universités, des écoles et des hôpitaux furent ouverts, des rues furent percées, l’administration et la magistrature indépendante mixte furent réglementées, la justice fut rendue, et l’économie et les finances furent réglementées, etc., et ce jusqu’à l’indépendance en 1943. Cela fut suivi par une fraude électorale en 1947, une révolution en 1958, une période de grâce sous la présidence de Fouad Chéhab au cours de laquelle il y eut une tentative de fonder un État neutre parmi les États arabes, tout en notant que les chrétiens accusèrent le régime Chéhab de suivre le modèle égyptien (celui de Abdel Nasser), et enfin « Mizyara » qui détruisit l’État de Fouad Chéhab et prépara le chemin pour la guerre civile.

Le Liban n’est pas composé d’un seul peuple, mais de plusieurs peuples représentés par les différentes confessions. Cela se manifeste dans chaque crise. Comment alors donner à un État formé de plusieurs peuples une indépendance non adaptée à ses différentes confessions tout en s’attendant à ne pas avoir des conflits entre ces peuples et confessions ? De 1920 à 1943, le Liban vivait en paix, la sécurité régnait, la dignité de l’être humain était respectée et le pays était prospère.

Après vinrent la fraude électorale, la révolution, l’armistice, le chaos qui a détruit la tentative de fonder un État, la guerre civile, l’occupation syrienne, le régime de Ghazi Kanaan puis de Rustom Ghazali et Jameh Jameh et, enfin, le régime iranien qui, ces jours-ci, contrôle le pays et le peuple à travers les mollahs iraniens ! L’indépendance était-elle une bonne idée ?

C’était Émile Eddé qui désigna le premier Premier ministre Khaireddine el-Ahdab et c’était lui qui a fait les préparatifs de l’élection de cheikh Mohammad el-Jisr pour la présidence de la République. D’où la dissolution du Parlement par le haut-commissaire français. Émile Eddé croyait en l’indépendance, mais non « l’indépendance de 1943 ». Il croyait en une indépendance taillée sur mesure qui prendrait en considération les différents peuples et confessions de ce petit pays, une indépendance où la France resterait un allié auquel le Liban pourrait recourir pour régler les conflits qui naissent entre lesdits peuples et confessions ! Ainsi, il n’y aurait eu aucune fraude électorale, aucune révolution, aucune guerre civile, aucun règne par les services secrets syriens et les mollahs iraniens, et le Liban aurait été un État qui se respecte et qui respecte les lois.

L’indépendance dont nous nous sommes réjouis a déclaré licite ce qui est illicite et a déclaré illicite ce qui est licite : la crainte et l’indépendance de la magistrature ont disparu, la corruption est devenue chose courante et les leaders qui émergent sont devenus des dieux qui s’approprient les fonds publics, qui disséminent le chaos et la corruption et qui vident les fonds de l’État dans leurs poches sans aucun contrôle !

Tout mandat se caractérise par son propre enfant gâté qui dissémine la corruption et le chaos : cheikh Béchara avait Sultan Salim, l’ombre du président, Sleiman Frangié avait Tony bey Frangié, l’ombre du président, et Michel Aoun a son gendre Gebran Bassil, l’ombre du président, qui s’est plongé tellement dans la corruption et le chaos que le plus grand État au monde a dû le mettre sur sa liste noire !

C’est le résultat de l’indépendance, un phénomène qui se manifeste dans les pays du tiers-monde qui sont ivres en raison de beaux mots lancés à leurs oreilles, mais qui soudainement deviennent sobres une fois que la réalité les frappe de plein fouet, plus particulièrement les pays du tiers-monde ayant une pluralité de peuples et de confessions. Ils aiment les apparences, l’apparence d’une liberté et l’apparence d’une indépendance, alors que ce qui règne après l’indépendance, c’est la corruption, la pauvreté, l’ignorance, le chaos, la tyrannie et l’absence de l’indépendance de la magistrature !

Émile Eddé voulait l’indépendance, mais une indépendance taillée sur mesure qui aurait pris en considération ces différents peuples et confessions, une indépendance à l’ombre de laquelle nous aurions pu recourir à un État avec lequel nous aurions pu nous allier pour régler les conflits qui naissent entre lesdits peuples et confessions, ne les laissant pas ainsi comme des orphelins sur les banquets des hommes vils.

Il est peut-être temps, après cent ans, de réfléchir à ces leçons sans se laisser emporter par les beaux mots qui sont vides de sens. L’indépendance. Que veut dire l’indépendance et comment l’indépendance fut un malheur pour nous, un pays qui comprend des peuples et des confessions qui se disputent ?

L’indépendance n’est pas une quelconque indépendance, mais une indépendance taillée sur mesure qui prendrait en considération les différents peuples et confessions. C’est l’indépendance qu’Émile Eddé visait, non l’indépendance de Béchara el-Khoury en 1943 où tout était permis.

La Suisse est composée de peuples et de confessions qui ont choisi la neutralité et le fédéralisme pour instituer l’indépendance.

Cela n’est pas un jeu d’enfants. 1943 était la plus grande erreur dans l’histoire des peuples et confessions au Liban. Il aurait peut-être fallu une phase transitoire avec la France en tant qu’alliée et en tant qu’autorité à laquelle le Liban pourrait recourir pour régler ses conflits. C’est ce à quoi pensait Émile Eddé qui a été accusé d’être traître et dont le fils Raymond Eddé, surnommé la « conscience du Liban », et qui avec Fouad Chéhab avait édifié un État moderne où régnaient l’opulence, la liberté et la prospérité, a été forcé de quitter le Liban pour après être remplacé par Ghazi Kanaan, Rustom Ghazali et les mollahs d’Iran. C’est l’indépendance de 1943.

Nous avions de même Edmond Naïm que l’indépendance remplaça par Riad Salamé et ainsi de suite.

Il est temps d’instituer une indépendance qui prenne en compte la situation des peuples et des confessions de ce pays, en commençant par la neutralité et en passant par le fédéralisme, moyennant des personnes honnêtes et intègres comme Raymond Eddé et Fouad Chéhab.

Il est temps d’avoir recours à la raison non aux instincts et à l’ignorance pour pouvoir instituer une indépendance qui prenne en compte la composition de ces peuples et confessions en conflit, par le biais d’hommes honnêtes et patriotiques qui visent à fonder un État où les citoyens jouiront d’une vie respectable et ne vivront pas en enfer comme l’a dit Michel Aoun !

La forme de l’indépendance ne peut pas attendre longtemps les peuples et confessions du Liban pour qu’ils soient en harmonie avec elle. Nul ne peut savoir si l’on trouvera, de nombreuses années plus tard, une forme d’indépendance qui serait en harmonie avec tous ces peuples et confessions, une forme d’indépendance appropriée, une forme de neutralité et de fédéralisme où nous cherchons tous à devenir libanais.

Les Suisses n’étaient pas nés suisses. Ils se sont fait la guerre bien avant qu’ils aient institué une forme d’indépendance qui les convient. Ce fut alors le paradis ; ils sont enfin sortis de l’enfer.

Tout au long des années qui suivirent l’indépendance, nous avons cherché l’homme libanais et nous l’avons trouvé enterré parmi les poèmes de la jahiliyya, attendant à l’entrée des villes libanaises, pleurant et affamé.

L’indépendance est le contraire du malheur. Mais quelle forme d’indépendance pour tous ces peuples et confessions ? L’indépendance est un système dont le rôle principal est de protéger contre l’horreur, l’injustice et le malheur ! Et ce n’est pas elle qui cause l’injustice, le malheur et l’horreur.

Le système de l’indépendance ne peut être ni illogique ni immoral, et ne peut pas prendre ni le parti du tueur contre la victime, ni le parti de l’oppresseur contre l’opprimé et ni le parti du poignard contre la chair humaine, comme nous l’avons vécu depuis 1943.

Il est temps de mettre fin au long congé pris par le cerveau libanais, ce congé qu’il a passé en mangeant, en buvant, en dormant et en chassant des gazelles. Il est temps de mettre fin à la période d’inactivité passée à la cafétéria en jouant aux cartes, en buvant un café amer et en composant des panégyriques.

Si la politique libanaise est celle dessinée et appliquée par Machiavel visant à bâtir une cité idéale, ce but sera impossible. Mais si la politique reflète la vertu et les bonnes mœurs, bâtir une cité idéale deviendra alors très facilement réalisable.

La raison pour laquelle le peuple libanais souffre intellectuellement, nationalement, politiquement et démocratiquement, c’est parce que tous ceux qui le gouvernent sont des machiavéliques.

Aucun manuel n’existe qui apprend comment conduire une voiture. De même, aucun manuel n’existe qui apprend comment bâtir une nation. S’il en existait un, toutes les femmes et tous les hommes seraient titulaires de doctorat en l’art de bâtir des nations libres et indépendantes.

Le système de l’indépendance est un système autodidacte. Il est similaire à un oiseau qui vole sans avoir besoin de s’inscrire dans une école d’aviation et à un poisson qui nage sans avoir besoin de joindre les forces navales.

Le 22 novembre 1943 fut un malheur pour nous et le début de tous les massacres, maux et famines auxquels nous étions témoins. La forme d’indépendance du Liban qui est composé de plusieurs peuples et confessions ne peut pas être basée sur les livres relatifs à ce sujet, mais sur la conscience, l’expérience et la pensée vivante.

Avocat

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Chaque année, nous célébrons le 22 novembre la fête nationale de l’Indépendance du Liban. Mais l’indépendance n’a plus l’éclat et le sens qu’elle avait autrefois ! Alors que le Liban est au bord du gouffre comme l’a prévenu le ministre français des Affaires étrangères en disant que le Liban court le risque de disparaître si les réformes ne sont pas adoptées, nous...