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Culture

Et sur le drapeau, un arbre...

Par Maya GHANDOUR HERT, Colette KHALAF, Gilles KHOURY, Danny MALLAT et Zéna ZALZAL


Et sur le drapeau, un arbre...

At Eighteen… / Hady Sy

Demain dimanche 22 novembre, le Liban célèbre 77 ans d’indépendance et se débat dans sa (son) (in)dépendance. Célébrons quand même le drapeau né en 1943 – flottant, aujourd’hui plus que jamais, contre vents et marées – à travers sept déclinaisons artistiques des plus symboliques.



Le drapeau de l’indépendance / récit d’une naissance

En 1943, après avoir amendé les articles de la Constitution qui avaient mis le Liban sous mandat, les députés se sont réunis le 22 novembre chez Saëb Salam, sous la présidence de Sabri Hamadé, et ont décidé de se rendre le lendemain à la Chambre pour choisir les couleurs du drapeau de l’indépendance.

« Le lendemain, racontait Henri Pharaon dans les colonnes de L’Orient-Le Jour en 1982, les Sénégalais entouraient le Parlement, nous rendant son accès des plus difficiles. Seuls sept députés ont pu y pénétrer. Et après l’ouverture de la séance, quelques-uns ont proposé comme couleurs les quatre couleurs des tribus arabes : le noir, le vert, le blanc et le rouge. À mon tour, je proposai les couleurs actuelles avec le cèdre vert et le tronc brun. Après avoir obtenu leur accord, le drapeau a été dessiné sur-le-champ par Saadi Moulla et les sept députés présents, c’est-à-dire Saëb Salam, Sabri Hamadé, Maroun Canaan, Rachid Beydoun, Mohammad el-Fadl et Saadi Moulla et moi-même, avons signé sur le croquis. » Henri Pharaon affirme ensuite s’être inspiré du drapeau autrichien et avoir remplacé les armoiries du milieu par le cèdre. Et, détail historique, c’est Saëb Salam qui aurait appuyé le premier cette idée, toujours selon le récit de M. Pharaon.



« La femme et le drapeau » / Moustafa Farroukh

Une mère en train de coudre le drapeau libanais devant sa fille. Cette huile sur toile de Moustafa Farroukh, réalisée en 1950, est sans conteste l’une des plus belles représentations du symbole national libanais. Il s’en dégage une émotion où s’entremêlent ferveur patriotique et nostalgie. Car elle est bien loin cette époque où le culte du drapeau se transmettait dans la douceur des foyers, comme une valeur fédératrice et commune à tout un peuple. Hommes et femmes réunis. Si on peut voir dans cette scène intimiste et feutrée – jusque dans sa palette de couleurs – un parallèle entre l’amour pour la famille et les enfants, et celui de la patrie imaginée comme une famille élargie, on peut aussi y déceler l’aveu du rôle essentiel des femmes dans la construction du sentiment national. Et leur manière plus subtile de « servir sous le drapeau ».




At Eighteen… / Hady Sy

Déchiré entre/par ses 18 communautés, le drapeau ne tient qu’à quelques fils, ceux qui rafistolent ses lambeaux épars. Noire, blanche et rouge dans sa première mouture en 2015, l’œuvre du plasticien Hady Sy At Eighteen, We Are Supposed to Be Adults a été déclinée en plusieurs versions, dont une dramatiquement funèbre en total look noir, et une autre (ci-contre) à moitié voilée d’une transparence blanche. Pour seuls commentaires, l’artiste cite Barack Obama : « L’autonomie et l’indépendance peuvent se transformer en égoïsme et en licence, l’ambition en cupidité, un désir effréné de réussir à tout prix. » Et George Simenon : « L’actualité, c’est toujours la même chose : les mêmes vainqueurs, les mêmes vaincus. J’espère qu’un jour, les vaincus seront pour de bon les vainqueurs, mais j’espère qu’avant ça nous ne passions pas une époque encore plus réactionnaire qu’aujourd’hui. »




« Self Defense » / Omar Fakhoury

C’est un mur qui sépare deux régions qui se sont longtemps affrontées dans des combats sanglants : Jabal Mohsen et Bab el-Tebbané. Un mur entièrement peint avec les couleurs du drapeau libanais que Omar Fakhoury va coucher sur une toile de sa série Self Defense qui interroge le réel devoir et pouvoir des militaires au Liban. Pour l’artiste, souvent présents dans leurs tenues, leurs parades et leurs pseudo-armes, ils ne sont en réalité qu’une fade représentation de l’ordre, une illusion. « Ils sont une couleur, une image », dit Omar Fakhoury, et d’ajouter : « Ces peintures murales n’ont même pas été réalisées par les militaires, mais par des ouvriers de la région. » Né en 1979, l’artiste a longtemps travaillé sur des installations vidéo ainsi que sur des sculptures et des interventions urbaines, avant de s’adonner essentiellement à la peinture.




« Cedar 3 » / Ayman Baalbaki

Au début des années 60, alors que le monde entier lorgnait les étoiles et prévoyait sa conquête spatiale, un groupe d’étudiants de l’Université Haïgazian, cornaqués par le professeur de mathématiques Manoug Manougian, fondent la Lebanese Rocket Society au sein de laquelle, en trois ans seulement, ils conçoivent plusieurs modèles de fusées sans pour autant réussir à mettre ce projet à exécution à cause de pressions politiques. En 2014, le peintre Ayman Baalbaki choisit donc d’éterniser sur sa toile ce fantasme jamais réalisé. On y voit l’une des fusées de ce projet, semblable à un missile, flanquée d’un drapeau libanais (telle l’était l’originale) et prête à s’envoler dans un ciel constellé de fleurs. En gage d’humour, il y appose le titre de l’œuvre Cedar 3 mais en arménien, sans doute en hommage à l’université qui a porté ce rêve mort dans l’œuf…




« Le cèdre arraché » / Le Hic

De son vrai nom Hichem Baba Ahmed, Le Hic est un dessinateur de presse, bédéiste et caricaturiste algérien, né en 1969. Il a travaillé dans plusieurs magazines avant de se fixer à el-Watan en 2009. Il est aussi depuis 2011 le rédacteur en chef et dessinateur de la revue de bande dessinée Bendir. Son dessin dans le quotidien en langue française el-Watan, paru le 5 août 2020, montre le cèdre du Liban, arraché du drapeau par le souffle de l’explosion du 4 août. On peut voir dans cette symbolique deux interprétations : ce peuple téméraire, qui soutient l’arbre de ses bras forts et solides, arrivera-t-il à le relever et à l’enraciner de nouveau ? Ou bien ce même peuple, qui se tient sur les décombres rouge sang du drapeau millénaire blessé, le transporte-t-il pour l’enterrer ? On aimerait bien opter pour la première lecture !



Lebanese Flag / Everitte Barbee

C’est à Damas, dans le cadre d’un échange universitaire, puis à Beyrouth, où il a vécu plusieurs années, qu’Everitte Barbee a perfectionné son apprentissage de la langue arabe et de son dada, la calligraphie arabe. Parmi les différents styles de cet art vieux de 1 400 ans, il privilégie le diwani jali avec lequel il a composé, comme une mosaïque tout en volutes et spirales, le drapeau libanais… avec les mots de l’hymne national libanais. Un koullouna calligraphié ou un « calikoullouna » assez spécial.




Demain dimanche 22 novembre, le Liban célèbre 77 ans d’indépendance et se débat dans sa (son) (in)dépendance. Célébrons quand même le drapeau né en 1943 – flottant, aujourd’hui plus que jamais, contre vents et marées – à travers sept déclinaisons artistiques des plus symboliques.