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Décryptage

Un report d’une semaine pour donner chance à un plus large consensus

Une fois de plus, le président Michel Aoun a confirmé ce que disaient de lui les rapports américains dans les années 1990 lorsqu’ils le qualifiaient d’homme « imprévisible » (unpredictable). Alors que personne ne s’y attendait et que la plupart des parties politiques s’apprêtaient le lendemain à accepter bon gré mal gré la désignation du chef du courant du Futur Saad Hariri pour former le prochain gouvernement, le président Aoun a repris l’initiative, décidant mercredi soir de reporter d’une semaine le rendez-vous des consultations parlementaires obligatoires. Il a ainsi créé la surprise et utilisé l’une des rares prérogatives qui restent au chef de l’État en donnant aux différentes parties, et en particulier à Saad Hariri, un délai d’une semaine supplémentaire pour poursuivre ses concertations.

Dans l’optique du chef de l’État, selon des sources proches de Baabda, il ne s’agit pas d’une volonté d’entraver le processus de formation du gouvernement, mais au contraire de le faciliter en épargnant aux Libanais de nouvelles crises qui pourraient naître après la désignation du président du Conseil et avant l’annonce de la formation du gouvernement.

Mercredi soir, le communiqué de Baabda était assez laconique, et immédiatement les interprétations ont commencé à se multiplier dans les médias et sur les chaînes de télévision. Parmi les thèses qui ont le plus circulé, celle qui a attribué au chef du CPL la cause de la décision présidentielle. Mais, selon des sources proches de Baabda, ce serait plutôt le dernier entretien téléphonique, mercredi en début de soirée, entre Michel Aoun et Saad Hariri qui aurait poussé le chef de l’État à décider de reporter d’une semaine les consultations. En principe, une visite de Saad Hariri à Baabda était prévue ce soir-là, pour informer le président des résultats des concertations menées par la délégation du courant du Futur, qui avait fait au cours des deux derniers jours la tournée des différentes formations politiques. Mais l’ancien Premier ministre a renoncé à la visite, se contentant d’un entretien téléphonique. Il aurait ainsi informé le chef de l’État de la teneur de ses entretiens, axés sur l’appui à l’initiative française. Il serait resté assez vague sur ses intentions réelles et sur les résultats concrets de ses entretiens, notamment avec les deux formations chiites et avec le groupe de la Rencontre démocratique de Walid Joumblatt, avec lequel il aurait même eu un entretien téléphonique avant de parler avec Michel Aoun. En procédant à une rapide évaluation des résultats des contacts entrepris, le chef de l’État aurait aussi constaté que les consultations parlementaires prévues le lendemain donnaient certes une majorité des voix parlementaires à Saad Hariri, mais sans toutefois lui assurer une couverture chrétienne de poids, notamment sur le plan des députés du Metn et du Mont-Liban en général, avec le refus du bloc de la République forte (FL) et celui du Liban fort (CPL) de le nommer, alors que les 3 députés Kataëb avaient démissionné du Parlement. Certes, le groupe parlementaire présidé par Tony Frangié et certains députés chrétiens indépendants comptaient le désigner. C’est d’ailleurs pourquoi le vice-président de la Chambre Élie Ferzli avait déclaré mercredi que la désignation de Saad Hariri était acquise et qu’une vingtaine de députés chrétiens comptaient voter en sa faveur. Mais cela ne changeait rien au fait que la couverture chrétienne restait faible, surtout dans une période aussi compliquée où le gouvernement qui sera formé aura besoin du plus large appui politique et populaire possible pour pouvoir aider le pays à sortir du gouffre.

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De plus, certaines informations avaient commencé à parvenir aux parties politiques faisant état de l’octroi du portefeuille des Finances à une personnalité chiite indépendante, choisie toutefois avec l’aval des deux formations chiites. De même, la Rencontre démocratique de Walid Joumblatt pourrait obtenir deux portefeuilles, au détriment du groupe de Talal Arslane. L’impression chez certaines parties qu’elles étaient exclues, alors que des accords étaient conclus discrètement, les a poussées à protester auprès du chef de l’État qui a alors décidé de reporter d’une semaine le rendez-vous des consultations parlementaires, pour donner plus de temps aux concertations et assainir le climat politique, en cherchant à dissiper les appréhensions et les craintes de certains.

Selon les sources proches de Baabda, la décision du président de la République n’est dictée par aucune considération personnelle et elle ne vise pas non plus à ôter toutes ses chances à la désignation de Saad Hariri, bien au contraire. L’idée est d’apaiser le climat politique pour assurer le maximum de chances au gouvernement en gestation.

La première tentative de former un gouvernement dans le cadre de l’initiative française a échoué à cause du fait que l’on n’a pas tenu compte de la position des deux formations chiites. Cette fois, on était sur le point d’occulter les appréhensions de certains groupes, notamment chrétiens, comme s’il s’agissait de rééditer le scénario des années 90, lorsque les parties chrétiennes avaient boycotté les élections législatives, sans avoir le moindre impact sur la vie politique. Or, depuis Taëf, le système en vigueur doit reposer sur le consensus et la participation de toutes les composantes du tissu social. Si certaines ne veulent pas participer, c’est leur droit. Mais pour tenter d’en écarter d’autres ? De plus, il semble que les mêmes méthodes adoptées lors de la formation des gouvernements précédents étaient suivies actuellement, alors que beaucoup de choses ont changé, notamment depuis le 17 octobre 2019 et l’éclatement du mouvement de protestation populaire.

Qu’il s’agisse d’une simple maladresse, d’appréhensions qui n’ont pas lieu d’être ou d’un projet précis, le chef de l’État a en tout cas préféré donner une chance supplémentaire aux contacts préalables pour éviter une crise plus grave par la suite. La décision du report, selon des sources de Baabda, ne serait pas ainsi dirigée contre la désignation de Saad Hariri pour former le gouvernement, mais au contraire, elle viserait à renforcer ses chances de former rapidement un cabinet qui soit en mesure de relever les nombreux défis actuels.


Une fois de plus, le président Michel Aoun a confirmé ce que disaient de lui les rapports américains dans les années 1990 lorsqu’ils le qualifiaient d’homme « imprévisible » (unpredictable). Alors que personne ne s’y attendait et que la plupart des parties politiques s’apprêtaient le lendemain à accepter bon gré mal gré la désignation du chef du courant du Futur...